Portraits

Le coup gagnant du « pétrolier »

 

Mais que diable ce lorrain de 43 ans est-il venu se perdre entre Perquie et Villeneuve de Marsan, au cœur des sables fauves ? Comment c’est ingénieur chimiste, diplômé de l’université toulousaine, cadre durant quinze ans à l’Institut Français du Pétrole, chargé des chantiers de raffinerie et de la mise en route d’usines aux quatre coins du monde, élève-t-il aujourd’hui de l’armagnac ? Par amour bien sûr. Pour Laurence, désormais son épouse, et fille de Claude Lartigue, propriétaire du domaine Charron. « J’adorais distiller le pétrole, aujourd’hui  je distille des  eaux-de-vie armagnacaises, » s’amuse le quadra.

Au début de l’année 2015, le brillant ingénieur a tout plaqué. Une très belle situation, des voyages incessants sur toute la planète. « Au fur et à mesure que je découvrais l’armagnac, racontait Jean-Philippe au moment de son installation,  je m’émerveillais de ce produit sans comprendre pourquoi sa qualité n’était pas plus reconnue. Grâce à mon père guadeloupéen, je connais bien les rhums mais aussi les whiskys. Lorsque j’étais encore à Paris, j’ai fait découvrir l’armagnac Charron à de nombreux collègues et amis. Tous sont tombés sous le charme. » Un peu lassé par le pétrole et passionné par l’armagnac, l’ingénieur chimiste fit donc le pas. Pour le plus grand plaisir de son beau-père, assis sur plus de trente ans de stocks, qui vit dans Jean-Philippe la belle opportunité de développer une marque confidentielle.

« Le chantier est énorme, ne cachait pas le quadra quelques petits mois après son arrivée à Villeneuve-de-Marsan. Tout est à faire. Nos millésimes bruts de fût et 100% baco sont exceptionnels, mais personne ne les connaît. » Expert-comptable, Claude Lartigue s’est contenté, avec les trois hectares hérités de la grand-mère, de distiller tous les ans et de vendre quelques centaines de flacons à des confrères et proches. Alors Jean-Philippe a créé un site, un packaging branché avec un zèbre comme emblème du domaine Charron. « Sur les whiskys, les rhums, on trouve souvent un animal, éclaire le nouvel armagnacais. J’ai cherché un animal sauvage conjugué à un clin d’œil du maillot « zébré » que portait Claude dans les années soixante avec l’équipe de rugby du stade montois ! »

Déjà plusieurs importateurs

Le marketing ne suffit pas. Jean-Philippe repense  la production. Il envisage d’augmenter le vignoble actuel de trois hectares à une dizaine. Avec du baco, rien que du baco. « C’est un cépage magnifique, s’enthousiasme-t-il. Ces armagnacs bruts de fût, pas réduits, offrent beaucoup de rondeur et de gras, pour un produit final qui satisfait les amateurs d’eau-de-vie comme ceux qui découvrent l’armagnac.»

Nous l’avons retrouvé, voilà quelques jours, avec deux petites années d’expérience derrière lui. « Le job est difficile, plaisante-t-il. Je dois avouer que la première année je me suis posé beaucoup de questions.  Avant qu’un caviste vous réponde, il peut s’écouler beaucoup de temps. Mais cela est bien normal avec un produit qui n’est pas de première consommation. J’apprends la patience et me réjouis des premières victoires.

Et des  victoires, Jean-Philippe en collectionne déjà. A courir les salons professionnels, à saturer les réseaux sociaux de messages et infos sur l’armagnac Charron, le Bas-Armagnacais  a décroché des contacts primordiaux. « Grâce à un amateur d’armagnac découvert sur Instagram, j’ai trouvé un importateur aux Etats-Unis. Grâce à plusieurs « papiers » dans les média, j’ai réussi à entrer chez des cavistes parisiens, bordelais, lyonnais. » Et ce n’est pas tout. Depuis quelques mois l’armagnac du Zèbre est vendu en Allemagne, en Malaisie. « Je suis allé rendre visite à un ancien copain de promo à Kuala Lumpur. Là, j’ai contacté plusieurs membres de la Compagnie des mousquetaires d’Armagnac qui m’ont très bien accueilli. Parmi eux il y avait un importateur… » La suite on la devine.

Désormais, 40% des ventes de Charron se font à l’export à l’instar d’Andorre ou les eaux-de-vie Charron seront vendues très prochainement.  Pour autant, Jean-Philippe reste lucide et sait le chemin qui lui reste à faire. « Alors j’apprends à tailler la vigne, je m’investis beaucoup sur la propriété. Et je réfléchis au développement de mon entreprise. » Qui pourrait passer par un peu de négoce. « Mais à la condition de vendre, sous une marque ombrelle, des armagnacs avec leur origine, leur spécificité. »

A Villeneuve-de-Marsan, l’homme de l’or noir est en passe de gagner son pari au pays de l’or ambré. Ce qui ne pourra que rassurer ceux de ses proches qui trouvaient son aventure particulièrement ambitieuse.

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